Méfiance, tensions et relations « glaciales » au ministère de l’Immigration

Écrit par sur 24 mai 2020

« C’est un secret de polichinelle. Depuis plusieurs mois, il y a une guerre ouverte entre le cabinet du ministre et la machine », glisse le responsable d’un organisme, régulièrement en contact avec le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI).

Ce dernier a requis l’anonymat pour ne pas que son témoignage nuise à l’avenir de son organisme, qui perçoit des subventions gouvernementales.

Une douzaine d’autres personnes, qu’elles soient du monde politique, administratif ou de la société civile, ont affirmé à Radio-Canada des faits similaires et ont fait part d’une tension entre le ministre Simon Jolin-Barrette et les fonctionnaires du MIFI.

C’est froid, indique-t-on, de manière unanime, à Radio-Canada.

À la tête de la machine gouvernementale, au ministère de l’Immigration, on retrouve le sous-ministre Bernard Matte, un vieux routier de la fonction publique.

Il a le respect de tous les partis, assure une élue d’un parti d’opposition.

Proche de la soixantaine, Bernard Matte, vu comme un mandarin de l’État, a travaillé sous les libéraux et les péquistes, principalement au sein du ministère du Travail et de l’Emploi, avant d’être nommé à l’Immigration en 2017 par le gouvernement de Philippe Couillard, puis maintenu à son poste par celui de François Legault.

Jugé « très compétent » et « rigoureux » par plusieurs élus, actuels et anciens, et des personnes qui l’ont côtoyé de près depuis de nombreuses années, Bernard Matte sera remplacé le 15 juin par l’avocat Benoit Dagenais, ex-directeur du Service des affaires juridiques de la Ville de Montréal.

Accessoirement, ce dernier a été le patron de Simon Jolin-Barrette, lorsque le ministre, avocat de formation également, a travaillé dans l’administration de la métropole, avant de se lancer en politique.

La dernière réforme du PEQ en question

Les raisons du départ de Bernard Matte n’ont pas été, officiellement, communiquées. Le ministre a-t-il exigé son départ, tel qu’évoqué par des sources? Je ne commenterai pas, répond brièvement Martin Koskinen, le directeur de cabinet de François Legault.

Le cabinet de Simon Jolin-Barrette est lui aussi resté silencieux.

Matte continueront d’être mises à contribution dans d’autres fonctions”,”text”:”Il est de la prérogative du gouvernement du Québec de nommer et de réaffecter des titulaires d’emplois supérieurs selon l’évolution des orientations et des priorités du gouvernement. Les compétences de M.Matte continueront d’être mises à contribution dans d’autres fonctions”}}” lang=”fr”>Il est de la prérogative du gouvernement du Québec de nommer et de réaffecter des titulaires d’emplois supérieurs selon l’évolution des orientations et des priorités du gouvernement. Les compétences de M. Matte continueront d’être mises à contribution dans d’autres fonctions, mentionne de son côté Jean Auclair, porte-parole du ministère du Conseil exécutif.

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Bernard Matte, à droite, était aux côtés du ministre Simon Jolin-Barrette le 7 février 2019 au cours d’une conférence de presse.

Photo :  Capture d’écran / Assemblée nationale

En coulisses, on souligne cependant que les relations entre le ministre et son sous-ministre auraient atteint un point de non-retour après l’échec de la première réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), à l’automne passé.

Il y avait des mésententes sur le PEQ entre lui et le ministre, explique une ex-fonctionnaire. Leurs relations pouvaient être glaciales, juge une autre personne.

Cette réforme a dû rapidement être abandonnée après que le gouvernement se soit attiré les foudres du milieu économique et éducatif. De nombreuses incohérences ont aussi été soulevées, malgré des avertissements de fonctionnaires, Bernard Matte en tête.

Il était un de ceux qui ont mis en garde le ministre. Il avait l’expérience pour savoir ce qui allait arriver, souligne un responsable du milieu de l’éducation, tout en assurant que le sous-ministre est un homme reconnu pour son expertise.

C’est notre rôle, dans l’administration, d’éclairer la prise de décision, de donner les avantages et inconvénients. Mais c’est le politique qui prend la décision finale. Et il y a eu des avertissements, confie une employée au MIFI, sous couvert de l’anonymat.

Il y a une méfiance [chez les fonctionnaires du MIFI] avec le politique. Ce lien est plus que fragile. Ce manque de confiance n’a pas aidé dans les dernières réformes.

Ces liens de confiance doivent à nouveau se construire, ajoute-t-elle, en déplorant l’absence, dans l’entourage du ministre, de conseillers qui sont familiers avec l’immigration.

Du micromanagement de la part du cabinet de Simon Jolin-Barrette est également évoqué. Ainsi, toutes les décisions, même administratives, seraient désormais sujettes à l’approbation de son équipe.

Il y a énormément de tensions et le ministre n’est pas du genre à consulter la machine, reprend un fin connaisseur de ce ministère, tout en mentionnant que cela a desservi [au ministre] et a contribué aux problèmes qu’il a connus.

Il y a un gros problème de gouvernance, personne ne sait où on s’en va, clame une autre employée.

Même un gabarit de lettre, une correspondance envoyée par exemple pour refuser un dossier, ça monte au bureau du ministre qui vérifie la manière de formuler.

Des mésententes concernant la mise en application de la Loi sur la laïcité de l’État, ou encore la décision de cesser d’étudier près de 18 000 dossiers d’immigration en attente auraient aussi provoqué des remous au sein du MIFI. La Cour supérieure avait d’ailleurs ordonné, par la suite, la reprise du traitement de ces dossiers.

Il y avait des malaises, affirme une personne qui a travaillé avec Bernard Matte sous l’équipe libérale. Celui-ci admet qu’il peut être difficile, pour un sous-ministre, d’avoir une direction à suivre avec un parti, avant de devoir prendre une autre direction complètement contraire. C’est sûr qu’il y a des tensions, croit-il.

On sentait que M. Matte avait du mal à défendre certaines positions du ministre.

Publiquement, Bernard Matte garderait néanmoins des réserves. C’est un bon soldat, juge un acteur du milieu économique. Il est fidèle, respectueux de son rôle, mais on sentait qu’il était fatigué et que c’était difficile pour lui, plaide une autre personne du monde des affaires.

D’autres changements au MIFI

Bernard Matte n’est pas le premier haut fonctionnaire à quitter le ministère de l’Immigration depuis l’arrivée de Simon Jolin-Barrette.

Le 25 novembre dernier, quelques jours après l’abandon de la réforme du PEQ, le sous-ministre adjoint Alain Dupont, qui pilotait ce dossier, avait déjà été remplacé.

Un remaniement a aussi été orchestré au sein de cette branche importante du MIFI, qui gère notamment les « politiques et programmes d’immigration et de prospection ».

Le ministre s’est senti trahi. C’était un camouflet total et Simon Jolin-Barrette ne l’avait pas avalé. Il avait l’impression de s’être fait tirer une balle dans le pied, assure un ex-employé du gouvernement.

Dès la mi-juin, Benoit Dagenais prendra ainsi la relève, alors qu’une nouvelle réforme du PEQ sera prochainement présentée.

Les commentaires à l’égard de celui qui a passé sa carrière à la Ville de Montréal, comme responsable des affaires juridiques puis directeur de l’arrondissement du Sud-Ouest au cours de la dernière année, sont élogieux. Ceux ayant travaillé à ses côtés louangent son efficacité, ses compétences et sa bonne humeur.

Son arrivée serait d’ailleurs vue comme un atout aux plus hautes sphères de la métropole, alors que ces derniers mois, les relations n’ont pas toujours été au beau fixe entre le gouvernement Legault et la mairie de Montréal.


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